METISSER

Artiste belgo-malien, Thiemoko Claude Diarra développe une œuvre singulière où se tissent mémoire, matière, culture et perception. Né en Belgique, il a grandi au Mali, où il a été profondément marqué par son immersion dans les savoir-faire traditionnels liés au bogolan, une étoffe emblématique teintée à partir de boues et d’extraits végétaux. Enfant, il portait ces tissus et a pu assister aux processus de fabrication, ce qui l’a initié très tôt à une forme de peinture sur textile — une expérience sensorielle et symbolique fondatrice qui structure aujourd’hui l’ensemble de sa démarche.

Cette double appartenance culturelle irrigue un travail plastique qui opère un dialogue entre les textiles européens anciens, en particulier les tapisseries occidentales, et les pratiques africaines ancestrales. Sur ces tapisseries chargées d’histoire, l’artiste intervient avec une peinture à l’huile qu’il prépare lui-même à partir de pigments de terre, renouant avec une matérialité élémentaire.

Par ce geste, il établit un pont symbolique et conceptuel entre deux traditions textiles que tout semble opposer, mais qui ont en commun leur fonction sociale, spirituelle et narrative : objets de prestige, de transmission et de récit, porteurs de signes, de mémoire et de visions du monde.

Dans cette perspective, Diarra ne cherche pas la reproduction du visible. Sa démarche s’inscrit dans une approche organique, intuitive et sensible, où les formes émergent comme les traces d’une réalité sous-jacente. C’est dans ce contexte que la pensée de Paul Klee prend toute sa pertinence : « Je ne reproduis pas le visible, je rends visible ».

Pour Diarra, il ne s’agit pas de représenter le réel mais de donner forme à l’invisible, de traduire les forces discrètes mais fondamentales qui façonnent le vivant. Son œuvre vise ainsi à révéler une réalité éthérée, ancienne et toujours active, un monde primordial où les formes s’organisent selon des dynamiques perceptibles au-delà des apparences immédiates.

Ses compositions évoquent des formes à la fois biologiques et mythologiques, issues de l’observation attentive de la nature — non pas dans sa surface, mais dans ses strates profondes, depuis l’aube des temps. À travers cette exploration, l’artiste attire notre attention sur ce qui, tout en étant proche de nous, échappe à notre regard : le microbiote, les planctons, les spores, les organismes microscopiques qui composent la base même de la vie terrestre et marine. Ce sont eux qui assurent l’équilibre des systèmes vivants, et pourtant, ils demeurent invisibles à l’œil nu, souvent négligés ou ignorés.

En mettant en lumière cet infiniment petit, Thiemoko Claude Diarra soulève une question essentielle, à la fois écologique et existentielle : si l’on néglige ce qui est invisible mais vital, cela finit inévitablement par affecter ce qui est plus grand — et finalement, nous-mêmes. Cette logique vaut tant sur le plan écologique que biologique : notre santé dépend de notre microbiote, qui lui-même dépend de notre alimentation, donc de notre relation au monde.

Son œuvre nous rappelle ainsi l’interdépendance radicale entre l’être humain et son environnement, entre le visible et l’invisible, entre le proche et le lointain.

Ces formes invisibles prennent également corps dans sa production sculpturale. Utilisant les mêmes tapisseries anciennes comme matériau de base, l’artiste les découpe, les plie, les assemble, les transforme. Le tissu y devient volume, matière organique et vivante, présence hybride à la frontière du végétal et de l’animal. Dans ces sculptures, la trame devient chair, le textile s’élève en forme, comme si la mémoire du tissu retrouvait une dimension corporelle, presque rituelle.

Ces œuvres incarnent un processus de métamorphose, dans lequel les supports anciens ne sont pas détournés mais réactivés, porteurs d’un devenir plastique et symbolique.

À travers cette pratique multidimensionnelle, Thiemoko Claude Diarra abolit les frontières : entre mythe et science, tradition et modernité, visible et imperceptible, matière et symbole. Il convoque des savoirs multiples, issus de la culture ancestrale africaine, mais aussi des outils contemporains d’observation du réel — microscopes, télescopes, sondes marines —, pour révéler que l’essentiel de la vie échappe encore à notre regard.

Par cette recherche plastique et spirituelle, Thiemoko Claude Diarra tisse un pont entre les cultures, les époques et les médiums. Chaque œuvre devient un lieu de passage, un espace d’échange et de transformation, où la mémoire des formes rencontre les puissances du vivant. Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde, mais de le rendre à nouveau perceptible dans sa complexité, sa fragilité et son infinité.

Laisser un commentaire